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 Jean Rodolphe Joazile: Ancien Président de l'Assemblée Nationale et ancien ministre de la Défense en Haiti

 

4 Octobre 1982, 4 Octobre 2017

Comme si c’était hier

Aujourd’hui 4 Octobre 2017, je me revois à l’Académie Militaire arpentant en compagnie de mes camarades de promotion ses allées ombragées et presque champêtres. Ce lieu édénique propice à la réflexion et tant de fois au rêve continue d’exister, autrement, malheureusement. Il est devenu l’ombre d’elle-même, orphelin du cliquetis des armes et du bruit des bottes des cadets qui exécutent sur son esplanade des séances d’ordre serré ou sur sa vaste cour, des tours de piste. Elle est comparable à la femme violée qui ne se reprend pas encore des frustrations endurées et qui attend que réparations lui soient faite. Elle loge aujourd’hui l’École Supérieure de la Magistrature.

Ce premier jour si différent des autres

Les premières fois ont cette particularité de marquer à vie comme des moments de légende. A n’importe quel âge, on se retrouve toujours désarmé au moment de franchir un palier, c’est comme sauter dans le vide sans gilet de protection. 

Lundi 4 octobre 1982, il fait petit matin et l’angoisse est palpable. Mes nouveaux camarades et moi avons rendez-vous à 7h30 à côté du Grand quartier général des Forces Armées d’Haïti où était déjà en stationnement l’autobus qui devait nous transporter à l’Académie Militaire.

Sur l’invitation du lieutenant Jacques Thomas, les postulants, en tenue de ville, tirés à quatre épingles se mettaient en rang pour monter dans l’autobus. Une fois à bord, le tempérament de l’officier changea brusquement et déclara : les Cadets ne parlent pas, ne bougent pas, les cadets gardent les yeux au front.

Puis il enchaina :

Chauffeur !

Oui mon lieutenant, répondit le caporal assis au volant

Rue Lamarre, Sans fil, Autoroute de Delmas, Rte de Frères, Académie militaire !

A vos ordres mon Lieutenant, consentit le chauffeur.

A ce moment, même si nous avions bien compris la portée de la consigne sèche, nous étions loin de deviner ce qui nous attendait. Rien ne pouvait troubler le silence qui s’était installé à l’intérieur de l’autobus. Nous avions gardé pendant tout le trajet une posture d’homme qui se tient sur sa verticale jusque devant l’Académie Militaire, temple des officiers. Ce court voyage de quarante-cinq minutes était triste, monotone et lassant à cause du silence qui nous fut imposé comme première leçon. 

A la descente de l’autobus, il était environ 8h15 du matin. Un fait attira soudainement notre attention : de manière incompréhensible, l’entrée du bâtiment était obstruée par un amas de boue alors qu’il n’avait pas plu la veille. Nous avions tout de suite pris conscience, et ce, sans oser en parler, que c’est là que tout allait commencer. Nous étions accueillis par le commandant des Cadets, le capitaine Raoul Cédras ainsi que le capitaine Alix Richard Sylva, les lieutenants Himmler Rébu et Lyonel Liautaud et tous les sous-lieutenants qui remplissaient le rôle d’officiers-instructeurs.

Bien cintré dans son beau costume militaire, le capitaine Cédras avait, dans son allocution de circonstance, mis l’accent sur les valeurs de l’Académie Militaire, une école d’excellence qui a formé plusieurs générations d’officiers. Au moment de conclure, il regardait les cadets avec intensité et prenant un air solennel, il sortait une formule élégante et accueillante de « bienvenue Messieurs les cadets. Les portes de l’académie vous sont grandement ouvertes, alors ! Entrez ».

Ces paroles ont eu pour effet de nous laisser imaginer une suite heureuse.  Des paroles à ranger dans la catégorie de celles qui rassurent, qui laissaient comprendre que tout allait bien se passer. Eh non ! Alors que nous foulions le sol de « l’enceinte sacrée », le cri est vite parti des entrailles du lieutenant Rébu : Sortez imbéciles, et alors ! Retournez chez vous, idiots ! couchez-vous ! Commencez à ramper etc. Des ordres à tribord et à bâbord pendant plus de deux heures que les cadets exécutaient par un étonnant automatisme qui écarte dès le premier jour l’esprit rebelle qui habite les jeunes.

Ce jour de baptême de feu fût marqué par des vomissements, des pleurs, des blessures aux coudes, aux genoux et des regrets. Vers onze heures trente du matin, nous fumes conduits aux dortoirs, nos nouvelles demeures.

Par ordre alphabétique, nous étions dans cinq chambrées à raison de six cadets par chambrée. Pour chaque cadet, il y avait dans la chambrée : un lit d’une place, une banquette, un buffet contenant des articles de toilette, des uniformes militaires, des sous-vêtements, deux paires bottes, une paire de chaussures de sport, une paire de sandales et un sac à linge portant un numéro qui constituait la véritable identité du Cadet pendant toute la durée de sa formation.

Un cadet n’est rien d’autre qu’un numéro de linge sale, s’amusaient à répéter souvent les instructeurs. Tout avait été mis dès le premier jour dans le paquet pour nous endurcir, nous rendre maitre de nos moyens et de nos émotions. 

Mises à part certaines déconvenues charriées par des circonstances qu’avaient dictées certaines décisions, l’expérience à l’Académie Militaire nous a permis de comprendre à quel point le pays souffre aujourd’hui de sa disparition, puisqu’elle avait grandement contribué à la formation des hommes qui auraient été très utiles à la Nation s’ils avaient été mieux compris et mieux utilisés.

Je salue la mémoire de tous mes camarades de promotion qui ont déjà fait le grand voyage: Férère Francky, Elie Luce, Régis Yves Joseph Capois, Gaubert Carlyle, Bazile Franck, Zamor Claudel, Zamor Jean Denis, Jacques Clément, Etienne Ariste Harry, Desrosiers Eddy, Chéry Pierre André.

A ceux qui comme moi avaient dédié leur vie à la carrière militaire et qui, par la grâce du divin Créateur et la force du cosmique, continuent encore à chevaucher sur la terre des hommes, ,  je dis tout simplement bonne fête : Andresol Mario, Elie Jean Nesly, Excéus Rock, Corridon Clausel, Champagne Leisner, Chevry Emmanuel Mc Grégor, Guillaume Flaubert, Joseph Médard, Joseph Claudy, Charles James, Charles Fritzner, Lolo Sterne, Maximé Miguelite, Monthervil Josué, Pétion Mendès LeslyMe

 

Jean Rodolphe Joazile, avocat

Capitaine FADH

Promotion Charlemagne Péralte (1982- 1984)