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Extrait d’une conférence prononcée à l’Université Notre-Dame d’Haïti, ce 20 juillet, par maitre Louicin DIEUDONNE, ancien capitaine des FAD'H.

 

Cela m’attriste un peu en 2017, d’avoir à justifier la raison pour laquelle, Haïti, après 213 ans d’Indépendance a besoin d’une Force de Défense. C’est dire qu’il nous manque beaucoup de choses, comme par exemple la compréhension de notre histoire de peuple nègre. Dans le préambule de la Constitution de 1987, et 1987 amendée, nous lisons : « Le Peuple Haïtien proclame la présente Constitution pour garantir ses droits inaliénables et imprescriptibles à la vie, à la liberté et la poursuite du bonheur ; conformément à son Acte d’indépendance de 1804 et à la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948.

Pour constituer une nation haïtienne socialement juste, économiquement libre et politiquement indépendante.

Pour rétablir un État stable et fort, capable de protéger les valeurs, les traditions, la souveraineté, l’indépendance et la vision nationale. »

Probablement qu’en 2017, cela ne veut pas dire grand-chose pour notre génération « garantir nos droits inaliénables et imprescriptibles à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur ». Mais il faut retourner à notre histoire de peuple. Après l’arrivée des Européens, en Amérique, dans leur ruée vers l’or, en ce qui concerne cette ile d’Haïti, ils ont exterminé la population autochtone dans l’espace de dix (10) ans : 1492-1502 et le fameux père Jésuite du nom de Las Casas conseilla aux colons de les remplacer par nos ancêtres, les Noirs venus d’Afrique.

Et, cet enfer a duré 300 ans : 1503-1803. 300 ans que des nègres entassés comme des sardines quittaient l’Afrique par l’une des portes du désespoir, comme cette petite ile au large du Sénégal, l’ile de Gorée, appelée à juste titre : la porte de l’enfer vers l’Amérique pour travailler dans les champs de mines d’or, de canne à sucre, de cotons, etc.

Pendant ces 300 ans, l’esclave qui n’était qu’une chose, n’avait pas droit à la vie, à la liberté et le mot bonheur ne figurait que dans les livres. 300 ans peuvent ne pas sembler être long. Mais à chaque fois que nous faisons référence à notre indépendance, nous pensons que cela s’est produit il y a des lustres et pourtant, cela fait seulement : 213 ans, c’est dire que l’on aurait encore 87 ans à vivre dans l’esclavage sans espoir de se libérer un jour. Si l’on comprend cette partie, la suite est aisée de voir pourquoi il est nécessaire de vivre dans un pays socialement juste, politiquement indépendante et pourquoi il faut protéger la souveraineté et l’indépendance.

En ce qui nous concerne sur ce coin de terre, Haïti, L’armée a préexisté la nation. Cela veut dire que c’est l’armée qui a créé la Nation haïtienne. Ce n’est qu’après avoir essayé toutes formes de luttes comme le suicide, le marronnage et la lutte organisée à partir de 1791, une lutte qui s’est victorieusement achevée le 18 Novembre 1803 à la bataille de Vertières qu’enfin nos pères fondateurs ont pu le 1er Janvier 1804, donner naissance à cette nation d’Ayiti.

Vertières peut ne rien signifier dans la conscience des jeunes d’aujourd’hui, certains peuvent ne pas pouvoir le localiser sur la carte géographique d’Haïti, à cause de notre comportement de « peuple ingrat » qui a choisi d’assassiner le Père fondateur seulement deux ans après cet unique fait héroïque de l’histoire du monde. La première fois et la seule fois que des esclaves se soient mis en révolte et ont réussi à retourner la situation infra-humaine à leur avantage. Je ne saurais comprendre aujourd’hui que certains compatriotes ont le culot de critiquer certains de nos ancêtres tels Toussaint Louverture ou Jean-Jacques Dessalines.

Etre esclave aujourd’hui est un vain mot, d’ailleurs dans leur hypocrisie, le mot de «  Vertieres » ne figure même pas dans les dictionnaires français, parce qu’ils n’ont jamais accepté cette cuisante défaite enregistrée en Haïti et c’est pourquoi  l’Occident avec la France en tête n’a jamais pardonné et ne pardonnera jamais à Ayiti et surtout à Dessalines d’avoir mis fin à cette exploitation de l’homme par l’homme, à ce génocide humanitaire,  à ce modèle économique instauré par le Colbertisme : la Traite des Noirs. Eduardo Galeano disait : « il faut le répéter jusqu’à ce que les sourds l’entendent : Haïti est le pays fondateur de l’Indépendance de l’Amérique et le premier au monde qui a banni l’esclavage. Il mérite bien plus que la notoriété due aux disgrâces. » Bien que les idées de la Révolution Française de 1789 consacrassent que tous les hommes étaient nés égaux, on ne parlait pas des noirs qui n’étaient pas considérés comme des hommes, mais plutôt comme des choses.

 Mais comment vivre dans un pays souverain, juste et indépendant sans protection ?

L’Armée est la gardienne des libertés, des institutions nationales et de la Souveraineté. Et notre Constitution prévoit en son article 263 à la rubrique « Force Publique », qu’elle est composée de deux (2) corps distincts à savoir : les Forces Armées d’Haïti et la Police Nationale.

Alors, ceux qui disent que la Police Nationale était créée pour remplacer les Forces Armées d’Haïti non seulement ignorent ce que sont la Police et l’Armée, mais ne connaissent même pas la Constitution du Pays. Nous avons de plus ajouté à l’article 263.1 qu’ « aucun autre corps armé ne peut exister sur le Territoire National ». Pourtant de 1994 à nos jours, nous avons eu différentes forces d’occupation telles la MICIVIH, la MINUHA, la MANUH, la MITNUH, la MIPONUH, la MINUSTHA et bientôt la MINUJUSTH, des missions qui ont couté environ 17 milliards de dollars américains et nous a fait don du choléra en autres. Pourquoi ?

Pourquoi et comment sommes-nous arrivés à ce carrefour où nous nous recherchons notre force nationale ? Tout le monde se rappelle tant soit peu de cette crise qui perdure depuis 1986 où au départ des Duvalier, à partir de l’irresponsabilité et l’incapacité des hommes du moment qui ne trouvaient pas mieux qu’accorder une bamboche démocratique au lieu d’organiser convenablement le pays, Haïti vit dans une crise permanente d’instabilité.  

Cette instabilité a secoué les bases de toutes les institutions, assené les Forces Armées en 1988, 1989 pour finalement nous conduire au coup d’Etat de 1991 contre le jeune Président Jean-Bertrand Aristide. Ce dernier, à son retour en 1994 avec 20 mille soldats de la plus grande force militaire que la Terre ait jamais connue, a par revanche politique commis la grave erreur de démanteler de fait l’armée haïtienne. Ce n’est certes pas la première fois car les vestiges de l’armée nationale ont été démantelés en 1915 avec l’arrivée des forces impérialistes du Président Américain Woodrow Wilson. A leur départ, ils ont laissé une gendarmerie en 1934 qui fut elle aussi dissoute en 1995 avec le support des mêmes américains.

Mais si aujourd’hui nous posons la question à savoir y a-t-il lieu d’avoir une nouvelle force de défense, nous devons nous référer à certains faits historiques subséquents au départ des Américains en 1934. Devant la faiblesse de la République d’Haïti qui vient juste de se doter une petite gendarmerie taillée sur mesure, le Président dominicain Trujillo a profité pour massacrer les Haïtiens et les dominicains noirs sur la frontière en 1937, deux ans et demi après le départ des occupants américains. L’on se demanderait à quoi cela sert-il d’avoir une armée si on n’a pu réagir en 1937 contre l’agression dominicaine sur la frontière ? Ceci amène à poser la question suivante à quoi sert une armée ?

L’article 264 de notre Charte Fondamentale consacre que les Forces Armées comprennent « les Forces de Terre, de Mer, de l’Air et des Services Techniques et qu’elles sont instituées pour garantir la sécurité et l’intégrité du Territoire. » L’article 266 établit les attributions des Forces Armées : «

  1. Défendre le Pays en cas de guerre ;
  2. Protéger le Pays contre les menaces venant de l’extérieur ;
  3. Assurer la surveillance des Frontières terrestres, maritimes et aériennes ;
  4. Prêter main forte sur requête motivée de l’Exécutif, à la Police au cas où cette dernière ne peut répondre à sa tâche ;
  5. Aider la nation en cas de désastre naturel ;
  6. Outre les attributions qui lui sont propres, les Forces Armées peuvent être affectées à des tâches de développement ».

Tandis que La Police qui est aussi un Corps Armé dont son fonctionnement relevant du Ministère de la Justice, est créée à l’Article 269.1: « pour la garantie de l’ordre public et la protection de la vie et des biens des citoyens c’est-à-dire : « l’Administration Pénitentiaire, le Service des Pompiers, le Service de la Circulation, la Police Routière, les Recherches Criminelles, le Service Narcotique et Anti-contrebande… » art. 272.

 

 

S’il fallait répondre de la faiblesse et de l’incapacité de l’Armée Haïtienne en 1937, je dirais que nous sommes exactement aujourd’hui dans la même situation. Une armée ne se forme pas en un an ou deux. Cela prend du temps pour qu’elle soit rodée, aguerrie et acquiert de l’expérience. La MINUSTAH enfin annonce le retrait de sa composante militaire du Territoire National après le vote du Conseil de Sécurité des Nations Unies, mais si la République Dominicaine décide d’envahir Haïti aujourd’hui, ce n’est point à coups de slogans ou de chants engagés à la Koudjay que l’on va les combattre. Quelle que soit les raisons qui se posent au cours de l’histoire, les dirigeants doivent pouvoir agir avec sagesse afin de prendre les meilleures décisions possibles.

 

 

Par conséquent, la nécessité d’une Nouvelle Force de Défense aujourd’hui se justifie par notre histoire, par ce que nous représentons et en fonction des dispositions constitutionnelles.

 

 

 

NB : Louicin DIEUDONNE est un doctorant en Leadership et Sécurité Publique.